Libye
Si nous comptons sur les médias français pour nous informer sur la Libye, son économie et ses insurgés, nous devrons sans doute attendre la fin de la guerre civile.
Qui sont les rebelles libyens ? L'émission "Envoyé spécial" a fait une modeste exception à la règle. Un de ses reportages nous montrait quelques jeunes gens impliqués dans le mouvement anti-Kadhafi à Benghazi. Ils étaient ingénieurs, informaticiens diplômés des universités américaines et anglaises, et très "occidentalisés", portaient casquettes américaines. C'était tout, c'est-à-dire peu. Pour en savoir plus, sur les rebelles, remettez-vous à l'anglais pour lire le New-Yorker.
Pour comprendre le pays, il suffit d'ignorer les commentaires complètement nuls et d'analyser les images diffusées par les différents JT, un seul JT suffirait d'ailleurs, les images sont les mêmes : une route plate déroulant son asphalte sur le sable, des pick-up, drapeaux de l'ancien régime flottant au vent, remplis de jeunes libyens qui tirent en l'air avec des kalachs, qui font le V de la victoire et qui jurent de se venger, souvent une arme blanche à la main, en faisant le geste de l'égorgement. Pas de femmes, quelques adultes venus avec des enfants, en général des garçons, contempler les restes calcinés de véhicules militaires et de leurs occupants, des rues désertes de villes, des maisons portant les traces des combats, des files de véhicules de civils circulant en ville, sur la route du front ou fuyant les combats, sans oublier la fumée noire qui s'élève du terminal pétrolier de Ras-Lanouf?
"Envoyé spécial"nous montrait, indirectement, que la Libye n'était pas fermée ( même sous l'embargo) et que les classes "supérieures" envoyaient, comme Kadhafi, leurs enfants dans les meilleures universités, en général anglo-saxonnes.
Les JT nous montrent quotidiennement que la Libye n'est pas un pays pauvre. La route asphaltée, les pick-up plutôt récents, les véhicules nombreux et en bon état des civils, les maisons neuves nous rappellent que c'est un des pays les plus riches d'Afrique, que le niveau de vie s'est élevé essentiellement grâce à la manne pétrolière( un quart du PIB) exploitée par l' Américain Oxy, le Britannique BP et l'Italien ENI. Les autres industries étant la transformation des aliments, le textile, l'artisanat et les cimenteries. Le revenu par tête d'habitant est de 13 800 $ par an, la croissance de 10% en 2010. Bon élève du FMI et dans l'optique de l'adhésion à l'OMC le Colonel se rapprochait de l'occident. Les marques nippones des véhicules nous laissent deviner que le Japon est un gros partenaire commercial, de fait le troisième après l'Italie et l'Allemagne (tiens, tiens…). Malgré les destructions dues aux obus, les maisons individuelles et les immeubles neufs nous indiquent que le bâtiment est un secteur important de l'économie libyenne.
La Libye est donc un pays riche de 6,5 millions d'habitants avec une population bien instruite (83% de taux d'alphabétisation).
La présence importante de la jeunesse masculine dans les rues nous renvoie aux chiffres : la proportion de jeunes de moins de 25 ans est élevée (47,4% de la population) et nous instruit sur la révolte dans le monde arabe.
À voir les rues vides et les files de voitures bourrées d'hommes, de femmes et d'enfants, nous pouvons subodorer que la population s'est mise à l'abri en se terrant dans les maisons ou en se sauvant. Elle n'est pas l'acteur de la révolte.
Celle-ci a été déclenchée par les jeunes diplômés, enfants de la bourgeoisie ancienne et des nouvelles couches moyennes qui pensent qu'avec la démocratie ou, si j'en crois le symbole fort des drapeaux flottant sur les véhicules, qu'avec le retour au royaume d'Idriss I, ils pourront profiter des richesses accaparées par le clan au pouvoir et ses affidés (2,2 est un taux de corruption élevé).
Si le Guide, passant de l'anti-impérialisme fanfaron au rapprochement obligé avec l'Occident pour garder le pouvoir, avait lu Emmanuel Todd (Après la démocratie et Le rendez-vous des civilisations), il aurait su d'où viendrait la contestation . Et peut-être évité à son peuple cette terrible guerre civile en transformant la vie politique, économique et sociale de la Jamahiriya.