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Cosmopolite suite

22 Février 2009 , Rédigé par Karoutcho

Antisémite ?

Pierre Péan journaliste.In Libération

«Ça ne vous rappelle rien ?» En relevant le mot «cosmopolite» et en oubliant soigneusement l’adjectif «anglo-saxon» qui l’accompagnait, Bernard Kouchner a voulu suggérer, devant la représentation nationale, que j’employais ce terme dans l’acception des antisémites des années 30.

C’est à propos de la haine du gaullisme et de la philosophie politique qu’elle sous-tend que j’utilise, à l’égard de BHL et, par extension, de Bernard Kouchner, l’expression «cosmopolitisme anglo-saxon». J’ai écrit que Bernard-Henri Lévy honnit l’indépendance nationale «au nom d’un cosmopolitisme anglo-saxon, (du) droit-de-l’hommisme et (du) néolibéralisme, fondements de l’idéologie néoconservatrice que nos "nouveaux philosophes" ont fini par rallier». Le «cosmopolitisme anglo-saxon» souligne la façon dont les deux Bernard se sont mis à la remorque de l’Empire américain. Ma thèse est politique : Bernard Kouchner a voulu «effacer cinquante ans de politique étrangère indépendante de la France». Elle rejoint souvent celle de Hubert Védrine qui s’est récemment demandé si Bernard Kouchner n’était pas un des «derniers néoconservateurs du système».

Les monstrueuses accusations d’antisémitisme portées contre moi, qui serais «nostalgique des années 30», ne reposent évidemment sur rien et déshonorent ceux qui les profèrent. A l’Assemblée nationale, le ministre des Affaires étrangères a déclaré que j’avais évoqué ses «origines douteuses», expression que je n’ai jamais employée ni dans ce livre, ni dans aucun autre. Dans la foulée de ce propos calomnieux, certains journalistes ont trouvé intelligent de mentionner que j’ai employé l’expression hautement significative de «double judéité», qui n’a évidemment aucune connotation antisémite. Horreur : j’avais osé écrire le mot «judéité», a fortiori «double» ! Or je n’ai pas inventé cette réalité, qui appartient à Bernard Kouchner lui-même qui a déclaré qu’«être à moitié juif, c’est être deux fois juif (1)», comme s’il voulait indiquer qu’il fallait chercher là un des moteurs importants de ses engagements. Kouchner a ainsi confié qu’il était «hanté par la même question : pourquoi les Juifs se sont-ils laissés faire ? (2)» Ces propos reviennent fréquemment : «J’étais un adolescent hanté par les Juifs, la mort des Juifs, les miens. Comment avaient-ils pu se laisser faire ainsi ? Et je pensais : il ne faudra plus jamais se laisser faire. (3)» Après déjà vingt ans d’engagement dans l’humanitaire, cette obsession permet, selon lui, de comprendre ce qu’il a manifesté avec force et constance auprès des minorités et des victimes au nom d’un «Plus jamais ça». Et il dit alors des boat people : «Pourquoi quittent-ils leur pays sans résister, pourquoi cet exode, pourquoi se laisser faire ? »

Y a-t-il là, dans ces quelques citations de l’intéressé - qui ne font pas une page, et précèdent d’autres «explications» motivant son engagement par son admiration pour Rimbaud et Malraux -, le moindre soupçon d’antisémitisme ? Où sont les propos «nauséabonds» ? Dans ce qu’il en dit lui-même ?

Il en va de même concernant le mot cosmopolitisme, désormais totalement proscrit, si l’on devait écouter certains. Ce terme, qui n’est pas né dans les années 30 ni 40, je ne l’emploie pas à propos de Bernard Kouchner, mais de son ami et soutien Bernard-Henri Lévy. C’est Bernard-Henri Lévy lui-même qui semble apprécier le mot puisque, loin de sonner à son tympan comme une infamie, il se l’attribue dans l’éditorial du premier numéro de Globe (1985) - qu’il cosigna avec Pierre Bergé et Georges-Marc Benamou : «Bien sûr, nous sommes résolument cosmopolites. Bien sûr, tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious, bref, "franchouillard" ou cocardier, nous est étranger, voire odieux.» Que veut-il dire, lui qui n’ignore rien du vocabulaire de la philosophie politique ? Il aurait pu préférer les termes d’«universalisme» ou d’«internationalisme», mais la connotation n’est pas la même, il est vrai. En tout cas, il ne s’agissait pas là d’une étourderie, puisque le philosophe a récidivé récemment dans un numéro du Nouvel observateur de 2007 : «Je suis un cosmopolite résolu. J’aime le métissage et je déteste le nationalisme. Je ne vibre pas à la Marseillaise. J’espère que le cadre national sera un jour dépassé.»

La vraie question, pour mes contempteurs, hélas si nombreux dans les médias, serait donc la suivante : le mot cosmopolite n’a, selon eux, pas le même sens selon celui qui l’emploie. Dans la bouche de Bernard-Henri Lévy, il relèverait du divin ; sous la plume de Péan, du purin. Pourquoi ? Nous ne parlons pas la même langue ? Mais si, néanmoins, dans l’esprit de certains, le mot restait tabou, je serais désolé que plus personne ne veuille entendre son sens classique. L’expression «anti-France» m’est reprochée. Je ne l’ai à aucun moment utilisé dans mon livre, mais je ne résiste pas à l’envie de donner du grain à moudre à ceux qui m’attaquent bassement à ce sujet. Eh bien oui, j’aime la France, une France évidemment ouverte aux autres, enrichie par leur apport, fière de ce qu’elle peut leur apporter ; j’aime sa magnifique devise, «Liberté Egalité Fraternité», j’ai le drapeau tricolore au cœur et vibre quand retentitla Marseillaise… Cela suffit-il à me faire condamner à l’échafaud par les nouveaux procureurs de la «pensée correcte» ligués pour l’occasion, comme si souvent.

(1) Repris dans un article de David Bronner publié par Guysen News (2) Entretien avec Jean-François Duval, le Temps stratégique, n°25, 1988. (3) In Anne Vallaeys, Médecins sans frontières, la biographie,Fayard, 2004.

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